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Festival Amadeus

Le Temps 1/9/2011

 

  le 1 septembre 2011

 

Alexandre Tharaud, un air de campagne

Propos recueillis par Julian Sykes


Le pianiste français dirige sa première édition au Festival Amadeus. Il y a convié des amis musiciens et des jeunes talents
Alexandre Tharaud n'a pas hésité: les vignes, les pommiers, la grange... Tout un monde qui le rapproche de son jardin secret, celui qu'il esquisse dans son imaginaire à Paris. Le Festival Amadeus l'a adopté pour être son capitaine. Et voici donc sa première édition en tant que directeur artistique. «Je me suis peu programmé. J'ai voulu m'effacer et laisser la place à beaucoup d'amis.»
Son piano est synonyme de sensibilité, d'intériorité. Il est de constitution plutôt délicate, ce qui ne l'empêche pas d'afficher des choix tranchés lorsqu'il joue Rameau, Ravel, Chopin – un répertoire mieux taillé à ses moyens pianistiques que Liszt ou Rachmaninov. Zazen, natation trois fois par semaine, où qu'il soit («Les piscines sont révélatrices d'un peuple, de sa manière d'être avec son corps»)... Le pianiste français s'impose une hygiène de vie pour ne pas s'essouffler, et maintenir sa concentration jusqu'à l'entrée en scène.
Le Temps: Quand avez-vous voulu devenir pianiste?
Alexandre Tharaud: Je n'ai pas voulu devenir pianiste! D'abord je voulais être prestidigitateur, jusqu'à l'âge de 8 ans, puis compositeur et chef d'orchestre. Le piano a pris le dessus par la suite.
– Pourquoi prestidigitateur?
– Je suis né dans l'univers de la scène, du théâtre, de l'art lyrique. Mon père faisait des mises en scène d'opérettes dans des théâtres de province. Ma mère était danseuse – dans le corps de ballet – à l'Opéra de Paris. Elle signait d'ailleurs les chorégraphies pour les opérettes que mon père mettait en scène. Elle a été mon premier professeur: enfant, je faisais de la figuration et de la danse. Je pourrais arrêter le piano, mais jamais je ne pourrais arrêter la scène. C'est là que je me sens chez moi.
– Quand est-ce que le piano s'est imposé?
– Ce n'est qu'à 21 ans, après avoir fait le Conservatoire à Paris, passé des concours, que je me suis véritablement posé la question. Je me souviens, j'habitais le 4e arrondissement à Paris. A l'époque, je me sentais isolé. Je n'avais plus de professeur, peu de concerts, pas de disque, pas d'agent... Je me suis dit: «Est-ce que j'ai envie que le piano m'accompagne 60, 80 ans?»
– C'était donc le bon choix?
– Très tôt, je savais que je n'avais pas tout pour devenir pianiste – le moral d'acier, la santé, une technique irréprochable. Mais, en général, les pianistes de ce genre ne durent pas. Pour être pianiste, il vaut mieux ne pas tout avoir et travailler comme un fou – l'instrument, sur soi. A travers le piano, c'était un travail beaucoup plus profond que j'amorçais. Quand on n'a pas tout, on trouve des solutions. C'est un travail sans fin.
– Parmi vos points faibles, des trous de mémoire?
– Oui, au point que j'ai pris une décision radicale il y a cinq ans: donner tous mes concerts avec l'appui de partitions. J'ai compris qu'il fallait qu'elles soient là comme une ceinture de sécurité. Je trouve du reste très beau quand le texte est présent sur scène. C'est pareil pour le théâtre, par exemple quand Fabrice Luchini lira prochainement La Fontaine à Paris.
– Vous avez dit dans une interview que vous aviez des troubles obsessionnels compulsifs (TOC)?
– Oui. J'ai essayé beaucoup de techniques différentes pour y remédier. J'ai enfin trouvé un exercice – un exercice oculaire – qui me permet de ne plus en avoir.
– Qu'est-ce qui vous a incité à prendre la direction d'Amadeus?
– Il y a quelques années, j'ai donné un concert à la grange de la Touvière, et j'ai été émerveillé par le lieu. Je suis un citadin. Rien que les vignes, la grange, la halle au foin, tout cela me porte...
– Quelle est votre touche dans la programmation?
– J'ai voulu être à l'écoute des lieux et du comité. J'ai exploité des recoins de la ferme qui n'avaient jamais été mis en musique auparavant.
– Pourquoi avoir invité Jacques Rebotier?
– Jacques Rebotier est l'un des acteurs principaux du théâtre contemporain en France. Au départ, il était compositeur mais, comme il se sentait trop à l'étroit dans la musique contemporaine, il est devenu auteur et metteur en scène. Il y aura notamment son installation postale et sonore Für Ludwig, avec ces centaines de lettres qu'il envoie à Beethoven à travers le monde depuis 30 ans. Parfois ces lettres lui reviennent: c'est marqué «décédé», «n'habite pas à la bonne adresse»... C'est un surréaliste du XXI siècle!
- Vous commencez avec la pianiste chinoise Zhu Xiao-Mei dans les «Variations Goldberg» de Bach?
– Elle est très sauvage, très fragile, mais quand elle se met au piano c'est toute sa vie! Son parcours est déchirant, sous la Révolution culturelle, comme elle le raconte dans son livre La Rivière et son secret. Et puis je voulais commencer avec mon instrument.
– Pourquoi avoir vendu votre piano il y a quatorze ans?
– Parce que j'ai besoin d'être dans un espace neutre pour travailler. J'ai un trousseau de clés pour accéder à trois appartements principalement avec des pianos différents. J'aime les pianos qui ont des failles, où il faut creuser loin pour arriver à sortir de belles choses. Un Steinway merveilleusement préparé, c'est un miroir trop beau, trop propre.
Festival Amadeus, Le carré d'Aval, (GE), jusqu'au di 11 septembre. www.festival-amadeus.ch

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